Par le Pr Amath NDIAYE
Professeur à la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (FASEG-UCAD), Amath Ndiaye, appelle l’Etat à restaurer ses finances publiques tout en répondant à des attentes sociales croissantes.
Le Sénégal entre dans une phase particulièrement délicate de son redressement économique et financier. À la crise de la dette et à la persistance d’un déficit budgétaire élevé s’ajoutent la montée des revendications syndicales, un lourd passif social, d’importants arriérés dus au secteur privé et une explosion des subventions énergétiques.
L’État doit restaurer ses finances publiques tout en répondant à des attentes sociales croissantes. Dans l’éducation, les revendications portent notamment sur l’application des accords conclus, les indemnités, les contractuels et les carrières. Dans la santé, elles concernent les indemnités, les reclassements, les plans de carrière et les retraites. S’y ajoutent les revendications générales sur le pouvoir d’achat, la protection sociale et la situation de certains travailleurs licenciés.
L’État doit également faire face à environ 1 956 milliards de FCFA d’arriérés dus au secteur privé, auxquels s’ajoute un passif social ancien concernant notamment les ex-travailleurs de la SOTRAC et de la SIAS, ainsi que des populations affectées par le TER, le BRT, l’autoroute à péage et d’autres grands projets.
*Pacte social fragilisé et redressement budgétaire en retard*
Le Pacte national de stabilité sociale devait prévenir une nouvelle montée des conflits. Le Gouvernement estime que 71 % des engagements ont été réalisés. Pourtant, la grève annoncée les 21, 22 et 23 octobre montre que l’objectif d’apaisement durable n’est pas atteint. Le problème tient notamment à la crédibilité de l’exécution des accords : les travailleurs veulent savoir ce qui sera payé, quand et selon quel calendrier.
Cette défiance sociale intervient au moment même où le redressement budgétaire accuse un retard important. Le déficit public, estimé à 13,4 % du PIB en 2024, avait été ramené à 6,4 % en 2025, avant de remonter à 7,6 % du PIB en 2026, soit environ 1 735 milliards de FCFA. Le projet de budget 2027 prévoit encore un déficit de 4,7 % du PIB, soit environ 1 352 milliards.
Surtout, l’engagement antérieur de ramener le déficit à 3 % du PIB dès 2027 n’a pas pu être respecté. Cet objectif, présenté comme une étape majeure du redressement des finances publiques, est désormais repoussé à 2029. Ce report montre que l’assainissement budgétaire s’avère beaucoup plus difficile que prévu.
La question centrale devient donc celle de la crédibilité du nouvel objectif de 2029. Il ne suffit pas d’annoncer 3 % : encore faut-il présenter une trajectoire budgétaire précise, réaliste et politiquement soutenable permettant d’y parvenir.
Or les tensions sociales constituent désormais un risque majeur pour cette trajectoire. Toute augmentation durable des salaires, indemnités ou transferts sans ressources nouvelles rendra plus difficile la consolidation budgétaire. À l’inverse, ignorer les engagements sociaux pourrait aggraver les conflits et affaiblir davantage l’activité économique. Il faut donc établir clairement ce qui peut être réglé immédiatement, ce qui peut être inscrit au budget 2027 et ce qui devra être étalé sur plusieurs années.
*Croissance faible, choc énergétique et nécessaire partage des efforts*
La faiblesse de la croissance complique sérieusement l’ajustement budgétaire. La prévision de croissance pour 2026 a été abaissée à 2,7 % et, pour 2027, le Gouvernement table sur seulement 2,4 %.
Ces niveaux rendent le redressement plus difficile : une croissance faible limite les créations d’emplois, ralentit la progression des recettes fiscales et réduit la capacité des ménages et des entreprises à supporter de nouvelles charges.
À cela s’ajoute le choc énergétique. Les subventions, initialement prévues à 250 milliards de FCFA en 2026, ont été réévaluées à 790,3 milliards, soit 3,5 % du PIB, une augmentation de plus de 540 milliards. Leur réduction est nécessaire, mais une hausse trop brutale des prix de l’électricité et des carburants risquerait d’alimenter davantage les revendications sur le pouvoir d’achat.
Dans ces conditions, l’effort ne peut reposer seulement sur les travailleurs et les ménages. L’État doit restaurer la confiance en montrant que les sacrifices sont équitablement répartis.
Les plus hauts responsables de l’État et des structures publiques pourraient ainsi consentir volontairement et temporairement à une réduction de leurs rémunérations et avantages. Le gain budgétaire serait limité, mais la portée symbolique importante : il est difficile de demander des sacrifices aux travailleurs sans exemplarité au sommet.
Il faudrait parallèlement programmer de manière transparente les engagements sociaux et apurer progressivement les arriérés dus aux entreprises. Le paiement prioritaire des petites créances des PME contribuerait à restaurer leur trésorerie, préserver l’emploi et soutenir l’activité.
*Faire de la sobriété énergétique un instrument du redressement*
En attendant la montée en puissance du Gas-to-Power, le Sénégal pourrait mettre en œuvre un véritable plan national d’économie d’énergie.
Il pourrait intégrer le développement du télétravail, une réduction de la consommation énergétique et de l’utilisation des véhicules dans l’administration, l’accélération de la dématérialisation et, à titre expérimental, une limitation temporaire de la circulation des voitures particulières et des motos-Jakarta pendant certaines périodes.
Cette mesure devrait s’accompagner d’une augmentation des rotations du BRT, de Dakar Dem Dikk et du TER, ainsi que d’un soutien au développement des opérateurs privés de transport collectif.
L’objectif serait de réduire simultanément la consommation de carburant, les importations pétrolières, les subventions, les embouteillages et la pollution. Une telle approche pourrait être socialement moins coûteuse qu’une réduction brutale des subventions énergétiques.
*Construire un nouveau compromis social pour réussir le redressement*
Le Sénégal a besoin d’un compromis clair. Les travailleurs doivent pouvoir admettre que toutes les revendications ne peuvent être satisfaites immédiatement. Mais l’État doit, en contrepartie, présenter une programmation crédible et vérifiable de ses engagements, tout en montrant que les sacrifices sont équitablement partagés.
Le Plan de traitement de la dette et l’accord envisagé avec le FMI constituent des avancées importantes, mais ils ne suffiront pas si des déficits élevés recréent continuellement de nouveaux besoins d’endettement. Sans trajectoire budgétaire crédible, l’État ne retrouvera ni sa capacité financière, ni les marges nécessaires pour investir, soutenir la relance et répondre durablement aux revendications sociales.
Le redressement doit donc reposer sur trois principes : vérité sur les contraintes financières, équité dans la répartition des efforts et protection des plus vulnérables. Il doit devenir un effort national partagé combinant traitement de la dette extérieure, maîtrise des dépenses, apurement progressif des arriérés et du passif social, sobriété énergétique et exemplarité des dirigeants.
Le Sénégal doit ainsi traiter simultanément la dette, le déficit, la faiblesse de la croissance, le choc énergétique et la paix sociale. Le redressement financier ne sera durable que s’il s’accompagne d’un rétablissement la confiance sociale.
Pr Amath NDIAYE
FASEG-UCAD

