SENEGAL-AGRICULTURE-REPORTAGE
Par Ousmane Gaye
Thilogne, 8 oct (APS) – À Thilogne, dans la région de Matam (nord), une initiative portée par une association regroupant des jeunes et des femmes ambitionne de transformer 40 hectares en un important pôle agroécologique. Déjà engagée dans l’arboriculture, le maraîchage et la production de pomme de terre, la ferme dispose d’un potentiel important mais rencontre des problèmes pour s’approvisionner en eau.
L’initiative est portée par l’Association des fils de Mollé et Golléré Thilogne, dont l’ambition est de faire de l’agriculture un levier pour le développement local et la création d’emplois, en vue d’offrir aux jeunes par exemple une alternative à l’émigration irrégulière.
Avec l’appui de ses membres et de ressortissants établis à l’étranger, l’association a entrepris de mettre en valeur un périmètre agricole de 40 hectares.
Sur le terrain, les premières réalisations sont déjà visibles : arbres fruitiers, bananiers, citronniers, papayers, manguiers, moringa, cultures maraîchères et pomme de terre témoignent de la diversité des productions expérimentées.
Mais le potentiel du site est encore loin d’être pleinement exploité.
“Nous avons 40 hectares, mais nous n’avons pas encore les moyens d’exploiter toute la superficie”, explique El Hadji Amadou Diallo, président de l’Association Mollé et Golléré de Thilogne.
L’eau, principale contrainte
Sur les 40 hectares disponibles, seule une partie est actuellement aménagée et exploitée. La principale raison tient à la faiblesse des ressources hydriques.
Le périmètre dispose de deux mini-forages, d’une profondeur d’environ 40 à 50 mètres. Une capacité qui ne permet cependant pas d’assurer l’irrigation de toutes les parcelles en même temps.
“Notre principale problème, c’est l’accès à l’eau. Les deux mini-forages ne peuvent pas irriguer toutes les parcelles”, souligne Silèye Thiam, trésorier du périmètre.
Cette contrainte impose aux exploitants une gestion particulièrement rigoureuse de l’eau. Les cultures sont arrosées par rotation, selon un calendrier destiné à éviter l’épuisement des ressources disponibles.
”Si nous arrosons certaines plantes aujourd’hui, nous sommes obligés d’attendre le lendemain pour arroser les autres, afin d’économiser l’eau”, explique-t-il.
Pour les responsables de la ferme, la réalisation d’un forage beaucoup plus profond permettrait de libérer le potentiel des 40 hectares.
Ils tablent notamment sur un forage d’environ 180 mètres, associé à une pompe d’une capacité pouvant atteindre 100 mètres cubes, des bassins de stockage et des pompes de reprise.
”Si nous arrivons à avoir suffisamment d’eau, nous pourrons exploiter les 40 hectares avec un système d’irrigation adapté”, insiste El Hadji Amadou Diallo
Une ferme-école pour la diversification agricole
Malgré cette contrainte, les résultats obtenus sont jugés encourageants par les promoteurs. Le site abrite plusieurs espèces fruitières et des cultures maraîchères, dont le bananier, qui occupe notamment une place particulière dans les expérimentations conduites par ce projet.
Dans une région où la production de bananes reste peu courante, la réussite de cette culture démontre, selon les initiateurs, qu’une diversification agricole est possible dans le Fouta, à condition de disposer des infrastructures hydrauliques nécessaires.
Le citronnier, le papayer, le manguier et le moringa font également partie des espèces mises en valeur.
À cela s’ajoutent les cultures de niébé, de bissap, de gombo et d’autres spéculations confiées à des exploitants disposant de parcelles au sein du périmètre.
La pomme de terre constitue toutefois l’une des expériences les plus concluantes réalisées sur le site. Pour tester la capacité productive du périmètre et éviter de prendre trop de risques, les exploitants ont commencé avec un hectare de pomme de terre.
Une tonne de semences a été utilisée, alors que la superficie aurait pu en recevoir davantage. À l’arrivée, la récolte a largement dépassé les prévisions.
”Avec cette tonne de semences, nous avons récolté 25 tonnes”, raconte El Hadji Amadou Diallo.
La commercialisation s’est également révélée facile. Les 25 tonnes ont été écoulées en seulement deux semaines, notamment grâce à une forte demande enregistrée pendant la période du dernier Ramadan.
Pour les promoteurs, cette expérience a permis de confirmer l’existence d’un marché régional.
”La demande était là, mais nous n’avions plus de produits”, renseigne le président de l’association.
Forts de cette expérience, les responsables du projet envisagent désormais d’augmenter progressivement les superficies consacrées à la pomme de terre et à l’oignon.
L’objectif à terme est d’atteindre plusieurs hectares pour ces cultures, tout en poursuivant le développement de l’arboriculture et du maraîchage.

L’agriculture pour retenir les jeunes
Derrière la production agricole, se cache l’ambition d’offrir aux jeunes des perspectives économiques dans leur propre terroir.
Pour les initiateurs du projet, l’agriculture doit constituer une réponse concrète au phénomène de l’émigration des jeunes.
”Quand on conseille à un jeune de ne pas partir, il faut lui proposer quelque chose à côté. C’est de là qu’est venue l’idée de développer cette activité”, explique El Hadji Amadou Diallo.
Depuis la création de la structure en 2019, cette ferme a permis de maintenir plusieurs emplois permanents et de mobiliser ponctuellement une main-d’œuvre beaucoup plus importante.
Quatre permanents sont employés par le projet, mais selon les périodes de production, le nombre de travailleurs peut toutefois augmenter considérablement.
Lors de la dernière campagne de pomme de terre, une cinquantaine de personnes ont été mobilisées pendant plusieurs mois, de la préparation des pépinières jusqu’à la récolte.
”Il y a toujours au minimum trois ou quatre emplois. Mais pendant certaines campagnes, nous pouvons employer plusieurs dizaines de jeunes”, indique le président de l’association.
Pour les responsables, le passage à 10, voire 20 hectares réellement exploités pourrait permettre d’employer encore plus de personnes.
L’initiative repose essentiellement sur la mobilisation des femmes et des jeunes de Thilogne.
Les parcelles sont progressivement diversifiées et les activités agricoles permettent à plusieurs catégories de producteurs de participer à la mise en valeur du site.
Pour Makhfouze Baldé, directeur régional de la sécurité alimentaire de Matam, cette dynamique constitue l’un des aspects les plus importants du projet.
”Les populations de Thilogne, particulièrement les jeunes et les femmes, ont mutualisé leurs efforts pour mettre en valeur ce site qui couvre 40 hectares”, constate-t-il.
Il insiste sur la diversité des spéculations déjà présentes et sur la capacité de cette initiative à répondre à plusieurs défis auxquels la région se trouve confrontée.
L’agroécologie comme modèle de production
La ferme ne veut pas seulement augmenter ses volumes de production. Elle cherche également à développer un modèle fondé sur l’agroécologie.
Les différents éléments du système de production sont pensés de manière complémentaire.

Des bassins abritent notamment des poissons. L’eau est ensuite utilisée pour l’irrigation des cultures, tandis que les déjections des poissons participent à la fertilisation des plantes.
”La base de notre travail, c’est l’agroécologie”, confirme El Hadji Amadou Diallo.
Cette approche permet aux promoteurs de réduire les pertes de ressources et de valoriser les interactions entre les différentes composantes de la ferme.
L’expérience acquise sur le terrain est également présentée comme une réponse possible aux effets du changement climatique qui touchent fortement la région de Matam.
Pour Makhfouze Baldé, cette initiative intervient dans un contexte particulier lié au dérèglement climatique.
La région de Matam, située dans la zone aride, est confrontée à des conditions climatiques difficiles qui affectent les activités agricoles et pastorales
”Nous sommes frappés de plein fouet par les effets négatifs des changements climatiques”, rappelle le directeur régional de la sécurité alimentaire.
Dans ce contexte, la diversification des cultures, l’arboriculture et les techniques agroécologiques peuvent contribuer à renforcer la résilience des communautés rurales.
La production de fourrage constitue également un recours.
Les promoteurs du projet envisagent notamment de consacrer plusieurs hectares à des cultures destinées à l’alimentation du bétail, afin de répondre aux difficultés rencontrées durant certaines périodes de l’année.
Un potentiel régional encore sous-exploité
Pour les responsables du périmètre, la ferme pourrait aller bien au-delà de la production destinée à la consommation locale.
“Si nous avons suffisamment d’eau, nous pouvons participer grandement à l’approvisionnement en produits agricoles de la région de Matam”, estime Silèye Thiam.

Le potentiel est d’autant plus important que le site se trouve à une vingtaine de kilomètres du fleuve Sénégal.
Mais pour transformer ce potentiel en réalité économique, l’accès à l’eau reste incontournable.
Les responsables de l’association appellent ainsi l’État à accompagner leur initiative, notamment à travers la réalisation d’un forage adapté et la mise en place d’un système d’irrigation permettant d’exploiter progressivement l’ensemble des 40 hectares.
Après plusieurs années d’expérimentation, les promoteurs estiment avoir franchi une première étape.
Ils disposent désormais d’un savoir-faire dans plusieurs domaines : arboriculture, maraîchage, production de pomme de terre, gestion de l’eau, agroécologie et organisation de la main-d’œuvre.
”Maintenant, nous commençons à maîtriser les choses”, affirme El Hadji Amadou Diallo, pour qui l’enjeu est désormais de passer à l’échelle supérieure.
Avec un meilleur accès à l’eau, l’association ambitionne d’étendre les superficies qu’elle cultive, d’augmenter les volumes de production, de créer davantage d’emplois pour les jeunes et les femmes et de contribuer plus fortement à l’approvisionnement de la région.
À Thilogne, sur ces 40 hectares, une expérience agricole est donc en train de prendre forme.
Une expérience encore limitée par l’indisponibilité de l’eau, mais qui montre déjà qu’avec la mobilisation communautaire et les investissements dans les infrastructures, l’agriculture peut devenir à la fois un outil de résilience climatique, un moyen de création d’emplois et un levier de souveraineté alimentaire.
Reste le défi de donner à cette ambition les moyens hydrauliques de ses promesses pour faire de ces périmètres une véritable aubaine pour les femmes et les jeunes de cette localité de la région de Matam.
OG/BK/MTN

