SENEGAL-HYDROGRAPHIE-REPORTAGE
Matam, 18 oct (APS) – L’annonce de lâchers d’eau probables au barrage de Manantali sur le fleuve Sénégal provoque des inquiétudes auprès des populations riveraines. Dans la région de Matam (nord), elles sont hantées par le souvenir des inondations qui ont submergé des habitations, endommagé des cultures et coupé des voies de communication l’année dernière.
À l’approche d’une nouvelle montée des eaux, entre crainte de nouvelles pertes et vigilance face aux risques, les Matamois redoutent de revivre les mêmes difficultés, malgré les mesures préventives prises par les autorités administratives.
À Nawel, un quartier périphérique de la commune de Matam, Abdoulaye Sy, producteur agricole, redoute les conséquences d’une nouvelle montée des eaux du fleuve occasionnant des dégâts sur les plantations agricoles et horticoles installées le long du fleuve.
“Ici, sur la rive gauche, nous cultivons plusieurs produits horticoles, notamment la tomate et le niébé. Nous cultivons également la patate douce, que nous semons ici avant de la repiquer dans nos champs”, explique-t-il.
Selon lui, une hausse importante du niveau du fleuve pourrait compromettre les activités agricoles, en particulier les semis et les cultures situés dans les zones basses. Au-delà des pertes agricoles, certaines habitations établies à proximité des berges sont également exposées aux inondations.
Le producteur reconnaît toutefois que les lâchers d’eau peuvent, dans certaines conditions, favoriser les cultures de décrue. Il dit vivre dans la hantise des inondations enregistrées ces dernières années dans la vallée.
Les pêcheurs sont également exposés aux risques liés aux variations du niveau du fleuve. La présence de crocodiles, d’hippopotames et d’autres animaux dans certaines zones constitue une préoccupation supplémentaire pour les personnes qui exercent l’activité de la pêche.
Face à cette situation, Abdoulaye Sy appelle les services régionaux et départementaux de la pêche, ainsi que les Conseils locaux de pêche artisanale (CLPA), à accentuer les campagnes de sensibilisation sur les radios et les télévisions locales.
Il estime que les informations diffusées sur les plateformes numériques, notamment WhatsApp, ne n’atteignent pas l’ensemble des populations ; certaines personnes n’utilisant pas ces outils de communication.
À Nguidjilone, la digue ne suffit pas à dissiper les inquiétudes
À Nguidjilone, une commune située à une quarantaine de kilomètres de Matam, les populations redoutent également les conséquences d’une nouvelle crue.
Silèye Diop, notable de cette localité, fait savoir que la commune dispose d’une digue de contournement destinée à limiter les effets des crues, sans toutefois parvenir à protéger efficacement toutes les habitations.
“Nous avons ici une digue de contournement, mais à chaque fois qu’il y a des lâchers d’eau accompagnés d’une montée du fleuve, beaucoup de maisons sont inondées. En tout cas, l’inquiétude commence à gagner les populations”, souligne-t-il.
La commune de Nguidjilone figure parmi les localités les plus fortement touchées par les inondations de l’année dernière. Des habitations avaient été envahies par les eaux, tandis que des routes étaient coupées et des établissements scolaires étaient difficiles d’accès.
Les lâchers d’eau, conjugués à la crue du fleuve, avaient également perturbé les déplacements dans le Dandé Mayo (vallée du fleuve) Sénégal. La dégradation et la submersion des pistes avaient contraint certaines populations à recourir à des pirogues artisanales pour se déplacer.
Des axes routiers exposés aux débordements
Sur l’axe Woudourou-Ndouloumadji, les difficultés de circulation constituent une autre source de préoccupation. Le pont situé sur cet itinéraire avait été envahi par les eaux, empêchant notamment le passage des gros porteurs.
Seuls certains minicars continuaient à emprunter cet axe routier, au prix de risques importants. Abdoul Tall, conducteur de véhicule de transport dit ”clando” sur le même axe, affirme que la route devient impraticable à chaque lâcher d’eau, exposant les chauffeurs et les passagers à des dangers.
Il plaide pour la construction d’un autre pont sur le bras du fleuve dénommé “Diamel”, qu’il présente comme un passage particulièrement dangereux et à l’origine de difficultés récurrentes pour les conducteurs.
Les infrastructures de franchissement restent ainsi un enjeu majeur pour les populations du Dandé Mayo, dont les déplacements et les activités économiques dépendent fortement de l’état des routes et des ouvrages de passage.
L’année dernière, les lâchers d’eau avaient endommagé le pont de Diamel, un quartier périphérique de Matam reliant la ville aux villages du Dandé Mayo Sud et du Dandé Mayo Nord. La coupure de cet accès avait fortement perturbé le transport dans la zone.
À Diorbovol, les eaux menacent les habitations et les voies d’accès
À Diorbovol, village de pêcheurs, l’inquiétude gagne également les populations. Outre les lâchers d’eau et la crue du fleuve Sénégal, les habitants doivent composer avec les eaux des mares, alimentées en grande partie par le fleuve. Cette accumulation accentue les difficultés rencontrées pendant les périodes de montée des eaux.
Chaque année, les inondations entraînent la submersion de certaines maisons et transforment plusieurs routes en passages impraticables.
”Tout le village risque d’être submergé et de se retrouver comme une île. Les voies terrestres qui nous relient aux villages voisins pourraient être emportées. Ce qui rendrait très difficile l’accès à la commune. Il ne nous resterait alors qu’une seule issue : la voie maritime”, se désole Souleymane Thiam, un habitant de Diorbovol.
Il précise que cette situation n’épargne pas non plus les villages environnants du Dandé Mayo qui sont également touchés par cette situation. Il redoute ainsi d’importantes pertes matérielles en cas de nouvelle montée des eaux.
”Avec cette montée des eaux que pourraient créer les lâchers d’eau, beaucoup de maisons risquent d’être abandonnées ou emportées par les eaux, avec de nombreux dégâts à la clé ”, prévient-il.
Ces difficultés affectent les déplacements quotidiens des habitants et compliquent l’accès aux services essentiels, ravivant davantage leurs inquiétudes.
À Matam, les autorités anticipent les risques d’inondation
Face à ces menaces, les autorités administratives ont engagé des mesures préventives dans les zones exposées. Cinq cents sacs de sable ont ainsi été remis, aux populations du quartier de Diamel, dans la commune de Matam, pour la construction d’une diguette destinée à limiter les risques d’inondation en cas de montée des eaux du fleuve Sénégal qui serait consécutive aux lâchers d’eau du barrage de Manantali.
Selon Modou Thiam, préfet du département de Matam, cette action s’inscrit dans une dynamique d’anticipation des risques d’inondation afin de protéger les populations exposées et de renforcer les moyens d’intervention sur le terrain.
Il précise que la diguette servirait à empêcher les eaux du fleuve d’envahir une partie de Diamel. Dans le même cadre, une entreprise privée évoluant dans le génie civil s’est engagée à mettre à disposition deux camions de sable pour appuyer les travaux.
Pour s’enquérir davantage de la situation dans cette zone, le préfet a récemment effectué une visite de reconnaissance au quartier Afia, dans la commune de Matam, afin d’évaluer l’état de la digue et de vérifier la présence d’éventuelles brèches.
Dans la commune d’Ogo, un second lot de 500 sacs de terre doit être remis aux populations de Belli Diaby pour les accompagner dans la construction d’une diguette de protection, selon lui.
En outre, une cérémonie de remise de matériels offert par une ONG est annoncée très prochainement au profit des communes de Matam et de Nguidjilone, des sapeurs-pompiers et de la Brigade d’hygiène.
Ce matériel comprend notamment des motopompes, des tuyaux, des pelles, des pioches, des brouettes, des râteaux et des équipements de protection individuelle, dont des gants, des bottes et des masques. Il est également composé de pulvérisateurs, de gaines, de sacs vides et d’atomiseurs.
Selon le préfet, ces différentes initiatives s’inscrivent dans une démarche d’anticipation des risques d’inondation, de protection des populations exposées et de renforcement des capacités opérationnelles des acteurs mobilisés dans la gestion des urgences.
Le gouverneur de la région, Said Dia, dans un communiqué rendu public, a invité les élus locaux, les chefs de villages et la presse à signaler sans délai toute situation préoccupante aux services compétents.
Il a dit aux populations que les services techniques et les structures de gestion des risques et catastrophes sont appelés à un suivi régulier de la situation et à prendre les mesures appropriées en fonction des informations disponibles.
L’impératif de la prévention et de la sensibilisation
Selon une annonce de la Société d’exploitation de Manantali et de Félou (SEMAF), des lâchers d’eau sont prévus au cours de la semaine, dès que le niveau du lac de Manantali atteindra la cote de 208,05 mètres.
Cette opération pourrait entraîner une hausse du niveau du fleuve dans certaines zones situées en aval du barrage.
Dans ce contexte, les populations riveraines sont invitées à suivre régulièrement les informations diffusées par les autorités et à prendre les dispositions nécessaires pour protéger les personnes, les habitations, les cultures et les équipements.
Les producteurs agricoles sont notamment appelés à surveiller leurs parcelles et à mettre à l’abri, lorsque cela est possible, les récoltes et le matériel exposés. Les pêcheurs doivent, pour leur part, redoubler de prudence face aux changements de courant et aux dangers liés à la navigation.
Les éleveurs sont également invités à prévoir des espaces de repli pour leurs animaux, tandis que les familles vivant dans les zones les plus exposées sont encouragées à identifier des solutions de déplacement en cas de menace imminente.
Au-delà des précautions individuelles, le renforcement des dispositifs d’alerte et de sensibilisation est essentiel pour permettre aux populations d’anticiper les risques. Les autorités administratives, les collectivités territoriales, les services techniques et les relais communautaires sont ainsi appelés à assurer une diffusion rapide et accessible des informations, notamment à travers les médias locaux.
Si les variations du niveau du fleuve peuvent favoriser certaines activités, notamment les cultures de décrue et, dans certaines conditions, la pêche, ces retombées ne sauraient occulter les conséquences des inondations sur les habitations, les infrastructures et les moyens de subsistance.
Dans la région de Matam, l’enjeu est désormais de conjuguer vigilance des populations, renforcement des dispositifs de prévention et amélioration des infrastructures de protection et de franchissement, afin de limiter les pertes humaines et matérielles et mieux préparer les communautés riveraines aux fluctuations du fleuve Sénégal.
OG/ABB

