Jean-Arsène Yerima, directeur régional des opérations pour l’Afrique de l’Ouest francophone chez Afreximbank, présente la stratégie de la banque visant à accélérer l’industrialisation à travers le continent. Il détaille le rôle des zones industrielles, des partenariats public-privé, du développement des compétences et du financement ciblé pour les PME orientées vers l’exportation.
Agence Ecofin : M. Yerima, l’Afrique est riche en matières premières, mais la tendance de longue date consistant à exporter des matières premières et à importer des produits finis persiste. Au-delà de la rhétorique politique, quels sont les mécanismes financiers ou structurels concrets en place aujourd’hui qui pourraient raisonnablement briser ce cycle, étant donné que les efforts passés ont échoué ?
Jean-Arsène Yérima : Dans le cadre de son sixième plan stratégique, IMPACT 2026 : Extension des frontières, qui se concentre sur l’expansion et la diversification du commerce intra-africain, de l’industrialisation et de la promotion des exportations, Afreximbank propose des programmes de financement et structurels pour soutenir le développement des zones industrielles et renforcer la base industrielle du continent.
Grâce à ses programmes Intra-Africa Champions et Ingénierie, Approvisionnement et Construction, Afreximbank soutient les entreprises africaines établies dans leur expansion sur d’autres marchés à travers le continent.
Ces initiatives visent à positionner l’Afrique comme un pôle industriel capable d’ajouter de la valeur à ses matières premières et d’augmenter les revenus d’exportation de produits à plus forte valeur ajoutée.
Grâce à cette stratégie, Afreximbank renforce la capacité de production dans le domaine de l’agriculture et des ressources naturelles, construit des chaînes de valeur de transformation basées sur les avantages comparatifs de chaque région économique et investit dans les infrastructures nécessaires pour faciliter le commerce intra-africain et international. Cela comprend les parcs industriels et les zones économiques spéciales, les infrastructures de transport et numériques telles que les routes, les chemins de fer, les aéroports et la connectivité Internet, ainsi que les systèmes d’assurance qualité visant à élever les normes de production.
La stratégie comprend également le développement des compétences et le transfert de connaissances. Grâce à ses programmes Intra-Africa Champions et Ingénierie, Approvisionnement et Construction, Afreximbank soutient les entreprises africaines établies dans leur expansion sur d’autres marchés à travers le continent, renforçant ainsi l’expertise locale.
Agence Ecofin : Depuis de nombreuses années, les gouvernements africains tentent d’attirer l’industrie principalement par le biais d’incitations fiscales ou de terrains à faible coût, avec des résultats mitigés. Vous semblez plaider en faveur d’un modèle de partenariat public-privé différent, construit autour du partage des risques. En quoi cette approche diffère-t-elle du dispositif traditionnel dans lequel l’État agit en tant que propriétaire et le secteur privé en tant que locataire ?
Jean-Arsène Yérima : Suite à un examen des flux commerciaux à travers le continent, Afreximbank a identifié plusieurs faiblesses structurelles qui freinent directement l’expansion du commerce intra-africain. Ceux-ci incluent le manque d’informations et de pratiques commerciales harmonisées, une base industrielle limitée capable de traiter les ressources du continent, des infrastructures de soutien au commerce inadéquates telles que les réseaux de transport, l’énergie, la logistique et les capacités douanières, ainsi que des barrières à l’entrée sur le marché.
Historiquement, les gouvernements ont également assumé une responsabilité excessive dans le développement de projets industriels, souvent aux dépens de leurs mandats sociaux fondamentaux, et dans de nombreux cas, ils n’avaient pas la capacité technique nécessaire pour gérer efficacement ces projets.
Le modèle de partenariat public-privé promu par Afreximbank repose sur une délimitation claire des responsabilités, garantissant que chaque partie opère dans son domaine d’expertise.
Le modèle de partenariat public-privé promu par Afreximbank repose sur une délimitation claire des responsabilités, garantissant que chaque partie opère dans son domaine d’expertise. Au-delà du partage des risques, la banque joue également un rôle dans la structuration du financement de partenariats public-privé (PPP) à travers des mesures telles que l’expansion de la capacité de production en amont dans l’agriculture et les ressources naturelles pour approvisionner les zones industrielles ; soutenir le développement de parcs industriels dirigés par des opérateurs africains pour renforcer le transfert de compétences et le renforcement des capacités ; garantir des canaux de distribution appropriés et un accès au marché pour les biens produits dans ces zones ; faciliter l’harmonisation des réglementations douanières pour faciliter les flux commerciaux ; et investir dans le développement des compétences.
Agence Ecofin : Votre institution suit de près les évolutions en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, y compris la GDIZ. Quels enseignements concrets ce projet offre-t-il en termes de rapidité d’exécution et d’impact sur la balance commerciale, par rapport aux projets industriels plus traditionnels que la région a connu ?
Jean-Arsène Yérima : La Zone Industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) est un partenariat public-privé orienté vers le marché qui a permis au Gouvernement du Bénin de mettre en œuvre un modèle de partenariat innovant basé sur une contribution équitable de chaque partie.
Au niveau souverain, le gouvernement a créé un environnement favorable, alloué les terrains nécessaires au projet et obtenu les approbations nécessaires. Sur le plan industriel et technique, ARISE IIP a apporté son expertise en matière d’aménagement et de gestion de zones industrielles, tandis qu’Afreximbank a structuré et financé le projet, notamment à travers des financements structurés à long terme et des prises de participation via sa filiale dédiée, le Fonds de développement des exportations en Afrique (FEDA).
Ce PPP axé sur le marché a doté le Bénin d’une infrastructure standardisée au niveau international dans le cadre d’un modèle de gestion intégré qui sécurise les débouchés commerciaux, sans imposer d’obligations opérationnelles non souveraines à l’État.
En outre, Afreximbank soutient les exportations de la zone grâce à des solutions dédiées au financement du commerce qui permettent aux entreprises qui y opèrent d’accéder aux marchés internationaux.
L’impact économique se reflète dans l’augmentation des recettes d’exportation provenant de produits à valeur ajoutée, dans l’augmentation des recettes fiscales et dans la création d’emplois. À ce jour, plus de 12 000 emplois ont été créés, avec des projections pouvant atteindre 60 000 d’ici 2030. En outre, Afreximbank soutient les exportations de la zone grâce à des solutions dédiées au financement du commerce qui permettent aux entreprises qui y opèrent d’accéder aux marchés internationaux.
Agence Ecofin : L’une des principales contraintes à l’industrialisation de l’Afrique reste le déficit d’infrastructures et la fragmentation du marché, qui rendent les coûts de production moins compétitifs qu’en Asie. Comment la création d’écosystèmes industriels intégrés, comme les zones économiques spéciales, permet-elle de surmonter ces contraintes logistiques et énergétiques ?
Jean-Arsène Yérima : Grâce à notre initiative de développement de zones industrielles, mise en œuvre avec notre partenaire d’industrialisation, ARISE IIP et plusieurs gouvernements africains, Afreximbank s’attaque déjà à une partie de ces contraintes structurelles. L’objectif est d’aider le continent à mieux exploiter ses ressources agricoles, naturelles et minérales tout en réduisant sa dépendance à l’égard des produits finis importés.
Afreximbank et ses partenaires plaident également pour l’harmonisation de la législation douanière, le développement des compétences liées au commerce dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine et l’alignement des normes commerciales africaines sur les règles de l’Organisation mondiale du commerce. Ces initiatives visent à réduire l’écart d’industrialisation de l’Afrique par rapport aux autres régions.
En parallèle, la banque soutient le développement d’infrastructures habilitantes et de solutions de soutien au commerce, notamment des centres de contrôle qualité et des mécanismes de garantie transfrontaliers. Citons à titre d’exemple le Centre africain d’assurance qualité, développé en partenariat avec Bureau Veritas au Nigeria et qui devrait s’étendre à d’autres pays, ainsi que les programmes de garantie transfrontaliers en Afrique de l’Est.
Afreximbank propose une large gamme de solutions de financement pour des projets d’infrastructures et d’énergie, essentiels au commerce intra-africain et international.
Plus largement, Afreximbank propose une large gamme de solutions de financement pour des projets d’infrastructures et d’énergie, essentiels au commerce intra-africain et international. Il s’agit notamment de facilités de préparation de projets pour amener les grands projets d’infrastructures à la bancabilité, de financements directs, de syndications, d’instruments de partage des risques, de services de conseil et de financement de la mobilité électrique par l’intermédiaire de sa filiale, le Fonds pour le développement des exportations en Afrique.
Agence Ecofin : L’industrialisation ne concerne pas seulement les usines ; c’est aussi une question de personnes et de compétences. Comment ces zones peuvent-elles éviter de devenir des enclaves isolées et favoriser au contraire un véritable transfert de compétences et un renforcement des capacités locales ?
Jean-Arsène Yérima : Afreximbank a identifié le déficit de compétences comme une contrainte majeure à l’industrialisation et au développement des exportations en Afrique. En réponse, la banque a lancé une série d’initiatives visant à transférer l’expertise aux opérateurs locaux, à améliorer les capacités existantes et à développer de nouvelles compétences.
Ses programmes Ingénierie, Approvisionnement et Construction et Intra-Africa Champions sont des exemples concrets de cette approche. Grâce à ces initiatives, la banque identifie les entreprises africaines compétentes et soutient leur expansion sur de nouveaux marchés, les aidant ainsi à créer une plus grande valeur tout en renforçant les marchés d’accueil. Cela comprend l’amélioration de la qualité des infrastructures, la formation des sous-traitants et le renforcement des capacités locales.
Agence Ecofin : Avec un portefeuille d’investissements dans ces projets qui s’élève aujourd’hui à plusieurs milliards de dollars, qu’est-ce que cela dit sur la viabilité de ce modèle pour les investisseurs privés internationaux qui considèrent encore l’Afrique comme un marché à haut risque ?
Jean-Arsène Yérima : Au-delà de la structuration du financement PPP, Afreximbank travaille en amont pour accélérer la préparation des projets et les amener à la bancabilité. En partenariat avec d’autres institutions africaines de financement du développement, la banque promeut un mécanisme de préparation de projets qui aide les projets de grande valeur à réaliser des études de faisabilité et à obtenir un financement de mise en œuvre.
Afreximbank soutient les petites et moyennes entreprises (PME) orientées vers l’exportation à travers des lignes de crédit, des préfinancements d’exportation et des solutions d’affacturage pour améliorer l’accès au financement. Ce soutien financier est complété par des initiatives de renforcement des capacités, notamment des programmes de formation sur les normes d’exportation et les exigences de conformité.
En structurant les coûts des études de faisabilité de manière à ce qu’ils puissent être remboursés par le financement éventuel du projet, le mécanisme réduit la charge initiale pesant sur les gouvernements et élargit le portefeuille de projets PPP viables à travers le continent.
Dans le même temps, Afreximbank soutient les petites et moyennes entreprises (PME) orientées vers l’exportation à travers des lignes de crédit, des préfinancements d’exportation et des solutions d’affacturage pour améliorer l’accès au financement. Ce soutien financier est complété par des initiatives de renforcement des capacités, notamment des programmes de formation sur les normes d’exportation et les exigences de conformité.
La banque promeut également le commerce intra-africain à travers des plateformes dédiées, notamment la Foire commerciale intra-africaine biennale, qui relie les PME africaines aux marchés régionaux et internationaux et facilite les partenariats commerciaux.
Interview d’Idriss Linge



